Mathématicien de profession, le créateur de mondes fantastiques et absurdes tenta d'exploiter sa renommée littéraire pour populariser la logique. Mais la pilule n'est pas passée…
Amirouche Moktefi
Lorsque Lewis Carroll, l'auteur génial des
Aventures d'Alice au pays des merveilles (1865) et de
À travers le miroir (1871), publie
Un Conte embrouillée en 1885, la presse littéraire reste perplexe. Pourquoi le virtuose du nonsense s'aventure-t-il dans les mathématiques ? En effet, ce conte regroupe dix problèmes mathématiques, appelés nœuds, que le lecteur est incité à défaire. L'ouvrage surprend, car le public, dans sa grande majorité, ignore que le pseudonyme Lewis Carroll cache Charles L. Dodgson, enseignant de mathématiques à Christ Church, le plus grand
College d'Oxford, où il est entré comme étudiant en 1851, à l'âge de 19 ans, pour y rester jusqu'à sa mort en 1898.
Jusque-là, Dodgson a réservé son pseudonyme littéraire à ses œuvres de fiction dont le succès fit sa célébrité. Avec ce conte mathématique cependant, il met à profit sa notoriété littéraire au service d'un idéal qui lui tient à cœur : instruire le grand public. Il ne s'agit pas à proprement parler de vulgarisation scientifique, comme dans les nombreux ouvrages de science populaire publiés durant l'ère victorienne. Dodgson s'applique à transmettre non pas un savoir fait, mais plutôt un savoir-faire. Il espère enseigner au grand public l'art du raisonnement : la logique. Pour cela, il concocte des problèmes mathématiques et logiques, qu'il enrobe d'un apparat littéraire, pour les rendre attrayants auprès de ses lecteurs, avides de le lire.
Gentlemen, lisez Euclide !
Sans se hisser parmi les plus importants mathématiciens de son temps, Dodgson se fait épisodiquement remarquer par des travaux originaux et variés. Mais la communauté mathématique, qu'il fréquente peu au demeurant, apprend surtout à le connaître pour sa défense d'Euclide dans une controverse qui agite les enseignants britanniques. Les Éléments, l'ouvrage monumental que le...