Dans Émile (1762), Rousseau prône une éducation à la mesure de l'enfant. Toutefois, contrairement à ce qu'on a pu penser, il ne bannit pas l'instruction pour autant.
Cécile Nail
Suffit-il d'instruire les enfants pour que, une fois devenus adultes, ils aient du jugement et soient capables de penser par eux-mêmes ? À de rares et mineures exceptions près (Helvétius notamment), les philosophes des Lumières n'ont certes pas la naïveté de tout attendre de l'éducation : même très méthodiquement instruit, un imbécile ne fera jamais un homme d'esprit, estime Diderot. Mais, contrairement à un Montaigne ou un Descartes doutant qu'il faille emmagasiner les connaissances pour acquérir du jugement, les penseurs des Lumières ont la conviction que nos connaissances peuvent nous rendre plus sagaces et plus sages. Selon eux, les connaissances que nous avons acquises sur le monde nous permettent, par effet de retour, de mieux comprendre le fonctionnement de l'esprit humain et, partant, d'en tirer une méthode pour la pensée en général.
Ainsi, les penseurs français du xviiie siècle tiennent l'analyse pour l'unique « art de penser ». Ils s'appuient là sur les travaux de Newton en sciences et de Locke en philosophie : l'un et l'autre ont fait valoir que l'analyse des faits empiriques donne à connaître des principes plus certains et plus explicatifs que la métaphysique des systèmes. L'histoire de nos découvertes atteste que tous nos progrès ont résulté d'une analyse bien faite de nos idées à partir de l'expérience ; par conséquent, c'est en réfléchissant sur nos connaissances que nous pourrons perfectionner notre art de penser. De là, bien sûr, découle le projet de l'Encyclopédie, qui se présente comme une histoire générale et raisonnée des sciences et des arts, et dont l'ambition est de favoriser, par la mise en commun du système général des connaissances, le progrès des sciences et des mœurs. De là, aussi, vient la publication, par quelques figures pionnières du siècle (Diderot, Condillac, La...