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Les Génies de la science N°38 - fevrier - avril 2009

dossier - Histoire de l'anthropologie

01. Vers une nouvelle science de l'homme

En choisissant, en 1935, de devenir ethnologue, Claude Lévi-Strauss adhère à une nouvelle approche de l'homme. Les sciences sociales prônent l'étude des faits sociaux pour eux-mêmes et s'opposent aux théories raciales.

Régis Meyran

La culture n'est ni naturelle ni artificielle. Elle ne relève pas plus de la génétique que de la pensée rationnelle, car elle consiste en règles de conduite qui n'ont pas été inventées, et dont ceux qui lui obéissent ne comprennent généralement pas la fonction : pour partie, résidus de traditions acquises dans les différents types de structure sociale par lesquels, au cours d'une très longue histoire, chaque groupe humain a passé ; et pour l'autre partie, règles acceptées ou modifiées consciemment en vue d'un but déterminé. Mais il n'est pas douteux qu'entre les instincts hérités de notre patrimoine biologique et les règles d'inspiration rationnelle, la masse des règles inconscientes demeure la plus importante et reste la plus efficace.

Cette réflexion de Claude Lévi-Strauss, extraite de L'ethnologue devant la condition humaine (dans Le Regard éloigné, 1983), montre toute l'ambition de ses recherches. L'anthropologie sociale, rafraîchie et redéfinie par lui, a pour vocation une connaissance générale de l'espèce humaine. Notamment, à partir de l'analyse des modes de vie particuliers de tel ou tel peuple, elle cherche des réponses à des questionnements généraux : en quoi l'homme se distingue-t-il des autres animaux ? Comment fonctionne sa pensée ? Quels rôles la langue et la culture jouent-ils dans la pensée d'un individu ? À quoi servent les mythes, les règles de parenté, l'art ou l'organisation sociale d'une société ?

Claude Lévi-Strauss a restructuré en profondeur le domaine d'étude et les méthodes de l'anthropologie. Avant lui, les anthropologues « physiques » mesuraient les crânes, tandis que les anthropologues « culturels » restaient institutionnellement inféodés à la sociologie. Le renouvellement proposé par Claude Lévi-Strauss a consisté non seulement à étudier, dans les sociétés « primitives », les faits de culture sous tous les angles (rapports de parenté, règles de mariage, rites, symboles, art, mythes, cosmologies…), mais encore à tenter de les modéliser, ce qui était inédit. Surtout, avec Claude Lévi-Strauss, la rupture entre culture et nature est consommée. Les faits de culture sont à étudier indépendamment de tout déterminisme racial (une idée qu'avait aussi défendue l'anthropologue d'origine allemande Franz Boas aux États-Unis). Cette nouvelle posture lui permettra de réhabiliter les cultures des sociétés « primitives », autrefois figées – au même titre que les races – dans une hiérarchie évolutionniste. En outre, Claude Lévi-Strauss montrera que les mêmes caractéristiques de l'esprit humain existent chez tous les peuples : exit, donc, les « Primitifs » à la mentalité supposée archaïque, puisqu'un Amérindien ou un Africain sont tout aussi capables de pensée rationnelle et abstraite qu'un Européen. Si ces idées semblent évidentes aujourd'hui, elles constituent à l'époque une véritable révolution conceptuelle, perceptible dans trois ouvrages, écrits dans des registres très différents : Race et histoire (1952), Tristes tropiques (1955) et La pensée sauvage (1962).

Lorsqu'en 1935, Claude Lévi-Strauss, alors jeune agrégé de philosophie, décide de s'orienter vers l'ethnologie, la discipline, récente, n'est pas encore autonome, malgré les efforts de ses trois principaux promoteurs, Marcel Mauss (1872-1950), qui a une chaire de sociologie au Collège de France depuis 1931, le philosophe

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© www.anthroposys.be/racisme.htm

Détail de la planche de Pierre Camper intitulée Réflexion physiques sur les variétés que l’on remarque dans le profil des singes, des orangs-outangs, des nègres et des autres peuples, ainsi que des figures antiques.

L'auteur

Régis Meyran est docteur en anthropologie sociale de l'EHESS. Chercheur affilié au Laboratoire d'anthropologie et d'histoire de l'institution et de la culture (LAHIC/IIAC), il est l'auteur de travaux sur l'histoire de l'anthropologie et journaliste scientifique, collaborateur à la revue Sciences Humaines. Il publie deux ouvrages en 2009 : Le Mythe de l'identité nationale (Berg international, 2009), et Du folklore à l'ethnologie, 1936-1945 (MSH, 2009) avec Jacqueline Christophe et Denis-Michel Boëll.

Pour en savoir plus

C. Lévi-Strauss, L'ethnologue devant la condition humaine, repris dans Le Regard éloigné, Plon, 1983.

C. Lévi-Strauss, Jean-Jacques Rousseau, fondateur des sciences de l'homme (1962), repris dans Anthropologie structurale deux, Plon, 1973.

C. Lévi-Strauss, Introduction à l'œuvre de Marcel Mauss, dans Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, 1950.
C. Lévi-Strauss, De Près et de loin, Entretiens avec Didier Eribon, Odile Jacob, 1988.

R. Aron, Le Marxisme de Marx, Éditions de Fallois, 2002.

C. Trautmann-Waller, Aux origines d'une science allemande de la culture. Linguistique et psychologie des peuples chez Heymann Steinthal, Paris, CNRS éditions, 2006.

Gustave le Bon, Lois psychologiques de l'évolution des peuples (1895), bibliothèque numérique Les classiques des sciences sociales.

Arthur de Gobineau, Essai sur l'inégalité des races humaines (1853-1855), bibliothèque numérique Les classiques des sciences sociales.

Compléments

De l’anthropologie physique à l’anthropologie sociale et culturelle.

               

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