La culture n'est ni naturelle ni artificielle. Elle ne relève pas plus de la génétique que de la pensée rationnelle, car elle consiste en règles de conduite qui n'ont pas été inventées, et dont ceux qui lui obéissent ne comprennent généralement pas la fonction : pour partie, résidus de traditions acquises dans les différents types de structure sociale par lesquels, au cours d'une très longue histoire, chaque groupe humain a passé ; et pour l'autre partie, règles acceptées ou modifiées consciemment en vue d'un but déterminé. Mais il n'est pas douteux qu'entre les instincts hérités de notre patrimoine biologique et les règles d'inspiration rationnelle, la masse des règles inconscientes demeure la plus importante et reste la plus efficace.
Cette réflexion de Claude Lévi-Strauss, extraite de L'ethnologue devant la condition humaine (dans Le Regard éloigné, 1983), montre toute l'ambition de ses recherches. L'anthropologie sociale, rafraîchie et redéfinie par lui, a pour vocation une connaissance générale de l'espèce humaine. Notamment, à partir de l'analyse des modes de vie particuliers de tel ou tel peuple, elle cherche des réponses à des questionnements généraux : en quoi l'homme se distingue-t-il des autres animaux ? Comment fonctionne sa pensée ? Quels rôles la langue et la culture jouent-ils dans la pensée d'un individu ? À quoi servent les mythes, les règles de parenté, l'art ou l'organisation sociale d'une société ?
Claude Lévi-Strauss a restructuré en profondeur le domaine d'étude et les méthodes de l'anthropologie. Avant lui, les anthropologues « physiques » mesuraient les crânes, tandis que les anthropologues « culturels » restaient institutionnellement inféodés à la sociologie. Le renouvellement proposé par Claude Lévi-Strauss a consisté non seulement à étudier, dans les sociétés « primitives », les faits de culture sous tous les angles (rapports de parenté, règles de mariage, rites, symboles, art, mythes, cosmologies…), mais encore à tenter de les modéliser, ce qui était inédit. Surtout, avec Claude Lévi-Strauss, la rupture entre culture et nature est consommée. Les faits de culture sont à étudier indépendamment de tout déterminisme racial (une idée qu'avait aussi défendue l'anthropologue d'origine allemande Franz Boas aux États-Unis). Cette nouvelle posture lui permettra de réhabiliter les cultures des sociétés « primitives », autrefois figées – au même titre que les races – dans une hiérarchie évolutionniste. En outre, Claude Lévi-Strauss montrera que les mêmes caractéristiques de l'esprit humain existent chez tous les peuples : exit, donc, les « Primitifs » à la mentalité supposée archaïque, puisqu'un Amérindien ou un Africain sont tout aussi capables de pensée rationnelle et abstraite qu'un Européen. Si ces idées semblent évidentes aujourd'hui, elles constituent à l'époque une véritable révolution conceptuelle, perceptible dans trois ouvrages, écrits dans des registres très différents : Race et histoire (1952), Tristes tropiques (1955) et La pensée sauvage (1962).
Lorsqu'en 1935, Claude Lévi-Strauss, alors jeune agrégé de philosophie, décide de s'orienter vers l'ethnologie, la discipline, récente, n'est pas encore autonome, malgré les efforts de ses trois principaux promoteurs, Marcel Mauss (1872-1950), qui a une chaire de sociologie au Collège de France depuis 1931, le philosophe